La création de la Commission des réparations en avril 2025 et la récente nomination, en avril 2026, de l’avocat britannique Martin Hackett au poste de premier procureur spécial de la Gambie chargé d’enquêter sur les violations des droits humains commises pendant les 22 années de règne de l’ancien dictateur Yahya Jammeh constituent des étapes cruciales et longuement attendues dans le processus de justice transitionnelle du pays. Pour les victimes, ces événements indiquent que les autorités pourraient enfin traduire les conclusions de la Commission Vérité, Réconciliation et Réparations (CVRR) en actions concrètes. Mais pour aboutir, ces initiatives nécessitent un soutien public, politique et financier durable, tant en Gambie qu’à l’échelle internationale.
Le peuple gambien, et en particulier les victimes, mérite que justice soit faite, qu’il puisse se reconstruire et qu’une paix durable s’installe. Il serait regrettable que le processus mis en place pour y parvenir ne bénéfice pas du large soutien dont il a besoin pour ses prochaines étapes. En 2017, les Gambiens ont courageusement renversé Jammeh et l’ont contraint à l’exil. Peu après, le nouveau gouvernement a lancé un processus complet de justice transitionnelle, qui est aujourd’hui largement considéré comme l’un des plus innovants et des plus prometteurs que le continent africain ait connus. Ce processus, qui comprenait la CVRR, s’est caractérisé par une adhésion remarquable de la population, l’implication des membres de la diaspora, l’utilisation stratégique des nouvelles technologies de l’information et la capacité à s’adapter aux réalités locales.
De son côté, la CVRR a intégré les réparations à son mandat. Lors de la remise de son rapport final en 2021, elle a recommandé des réparations pour les victimes, des poursuites contre des dizaines de personnes impliquées dans de graves violations des droits humains, ainsi que des mesures de justice réparatrice. À la suite de la clôture des travaux de la CVRR, le pays a ensuite mis en place une unité post-CVRR chargée de coordonner la mise en œuvre des recommandations et a désigné la Commission nationale des droits de l’homme comme organisme de suivi.
De toute évidence, la Gambie a déjà accompli un travail considérable grâce à ce processus, en documentant les violations et en posant les bases de la responsabilité pénale, des réparations et des garanties de non-répétition. Mais elle se trouve désormais à un tournant décisif. Le prochain défi consiste à déterminer si l'État peut maintenir la volonté politique, la discipline institutionnelle et le soutien financier nécessaires pour que justice soit réellement rendue.
Il est important de reconnaître que le pays demeure largement dépendant de l'aide internationale pour assurer la pérennité de son processus de justice transitionnelle. La forte réduction de cette aide à partir de janvier 2025 et, plus généralement, l'évolution des priorités en matière de développement international constituent une menace sérieuse pour la réussite de ce processus.
Entre-temps, les victimes et les survivants s'impatientent face à la lenteur du processus et aux réformes juridiques et négociations politiques qui y sont liées. Leur exaspération est compréhensible : retarder la justice peut aggraver les traumatismes, miner la confiance du public et contribuer à l'impression que les dirigeants politiques se soucient peu de rendre des comptes.
Depuis des années, ce sont les victimes qui portent ce processus national, et il est inadmissible de les laisser attendre plus longtemps. Aujourd'hui, elles souffrent d'épuisement. Début 2026, l’ICTJ a mené une étude de suivi auprès d'elles, qui a mis en évidence des signes de fatigue liés à l’épuisement émotionnel, cognitif et physique, une déception vis-à-vis du processus et un désengagement vis-à-vis de celui-ci. Parmi les causes identifiées de cette fatigue figurent les longues périodes d’attente, un décalage entre les attentes et les résultats concrets, ainsi qu’une perte de confiance dans les institutions.
Parmi les pays ayant entrepris un processus national de justice transitionnelle, la Gambie demeure l'un des rares à avoir réalisé des progrès substantiels dans la mise en œuvre des recommandations de la commission vérité. Cependant, il reste encore beaucoup à faire. Les acteurs étatiques, les responsables politiques et les organisations de la société civile en Gambie, ainsi que les responsables de la justice internationale et les bailleurs de fonds, doivent poursuivre leurs efforts pour faire avancer ce processus. Y renoncer maintenant reviendrait à renier leur engagement envers les droits humains et leur promesse aux victimes qui ont inlassablement milité pour la justice et la réparation, ainsi qu'à tous les Gambiens qui aspirent à la réconciliation et à une paix durable.
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PHOTO : Le procureur spécial Martin Hackett, accompagné de représentants de la Commission des réparations à sa gauche, prend la parole lors d'une réunion publique organisée par l'ICTJ à Birkama, en Gambie, en mai 2026. (ICTJ)