Pris entre deux feux : personnes civiles, droits et responsabilité dans la guerre contre l'Iran

07/04/2026

À l'instar de nombreuses organisations et personnes à travers le monde, l'ICTJ suit avec une profonde inquiétude la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février 2026, et ses répercussions dévastatrices dans toute la région. Plus d'un mois après le début d'un conflit qui ne montre aucun signe d'apaisement, le coût humain est considérable et ne cesse de s'alourdir. Cette guerre est une catastrophe de plus qui vient s'ajouter au fardeau déjà insupportable qui pèse sur les communautés de la région, lesquelles subissent depuis longtemps la répression, les conflits armés et le déni systématique de leurs droits.

Les souffrances ne sont pas l'apanage d'un seul camp. Les grèves ont fait des milliers de victimes civiles et des millions de personnes déplacées. Dans toute la région, des écoles, des établissements médicaux, des immeubles d'habitation et des infrastructures d'eau et d'énergie ont été détruits ou gravement endommagés. Toutes les parties portent la responsabilité de graves violations.

Nous sommes également profondément alarmés par le contexte plus large dans lequel cette guerre a éclaté. Les civils iraniens sortaient à peine d'une répression violente lorsque les bombes ont commencé à tomber. La crise des droits humains qui s'aggrave en Iran – déjà caractérisée par une répression institutionnalisée sans précédent, incluant des violations pouvant constituer des crimes contre l'humanité – risque de s'intensifier à la suite du conflit. Les mécanismes de répression utilisés pour faire taire la dissidence, protéger les auteurs de ces actes et priver les victimes de leurs droits à la vérité, à la justice et à réparation n'ont pas disparu ; ils se sont même amplifiés. La guerre n'arrête pas la répression ; elle la favorise.

Ce sont les civils qui paient le plus lourd tribut à cette guerre. En Iran, ils subissent une double victimisation : la répression exercée depuis des années par leur propre gouvernement et, aujourd’hui, les bombardements des forces américaines et israéliennes. Au Liban, une population déjà exsangue après des cycles successifs de conflits, d’effondrement économique et d’échecs politiques se retrouve une fois de plus prise entre deux feux dans une guerre régionale qu’elle est impuissante à arrêter. En Israël et dans d’autres pays de la région, les personnes civiles exposées à des attaques aveugles de missiles et de drones sont elles aussi des victimes – des personnes dont la sécurité et la dignité sont essentielles et dont les souffrances exigent que les responsables rendent des comptes. Ce qui les unit, ce n’est ni la nationalité ni l’allégeance, mais la vulnérabilité. Ce sont des civils pris au piège d’une violence déchaînée par ceux qui détiennent le pouvoir sur leur vie, mais qui ne se soucient guère des obligations qui en découlent.

Face à cette réalité, il est plus important que jamais de réaffirmer les principes internationaux qui régissent notre monde commun. Ces principes, établis pour protéger la paix et les droits humains, sont non négociables. Toutes les parties à ce conflit sont tenues de respecter le droit international humanitaire et le droit international des droits de l'Homme, ainsi que les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution. Le mépris flagrant des normes internationales par toutes les parties met à rude épreuve l'ordre juridique international créé pour protéger les civils.

L’érosion de ces normes n’est pas une préoccupation abstraite. Elle se mesure en vies humaines perdues et en communautés détruites. Lorsque les règles établies sont bafouées, lorsque les appels à la désescalade sont ignorés et lorsque les efforts diplomatiques sont contournés, ce sont les civils qui en paient le prix.

Les violences indiscriminées et l'utilisation d'armes prohibées doivent cesser. Les auteurs de ces violations doivent rendre des comptes. Tous les acteurs qui les commettent – qu'il s'agisse de dirigeants autoritaires qui répriment systématiquement leurs populations, de groupes armés qui lancent des attaques illégales ou d'États qui manquent à leurs obligations librement consenties – doivent être tenus responsables.

Il est essentiel de recueillir et de préserver les preuves des violations afin que les responsables puissent être traduits en justice par le biais de mécanismes indépendants établis en vertu du droit international. L'impunité n'est pas synonyme de stabilité ; elle est au contraire le terreau de futures violences.

L'ICTJ se tient indéfectiblement aux côtés de toutes les victimes de la région. Nous dénonçons et exigeons que justice soit faite pour toutes les violations commises par toutes les parties, quel que soit l'auteur. La justice n'est pas une concession politique. C'est une condition essentielle à une paix durable, tant au niveau national que régional.

Les ressources humaines, financières et matérielles considérables que cette guerre engloutit doivent être consacrées à ce qui est le plus urgent : un cessez-le-feu immédiat, des négociations de bonne foi, la responsabilisation de tous les auteurs de violations et la justice pour toutes les victimes. La dure réalité de la guerre n’autorise pas à bafouer les droits humains. Une paix juste et durable ne peut se construire que sur la responsabilité, et non sur l’impunité.

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PHOTO : Un jeune garçon libanais déplacé est assis par terre sur le front de mer de Beyrouth, le 15 mars 2026. (Mohamad Salman)