Depuis son indépendance en 1960, le Tchad a traversé des cycles de conflits armés, de dictatures, de violences politiques, de transitions contestées et de profondes divisions régionales et sociales. Malgré plusieurs initiatives visant à promouvoir la paix et la réconciliation nationale, de nombreux griefs liés aux exactions passées, à l'impunité et à l'exclusion demeurent. Après le décès en 2021 du président Idriss Déby, qui dirigeait le pays depuis 1990, le Tchad est entré dans une période de transition marquée par des pourparlers entre les autorités gouvernementales et les groupes d'opposition armés, aboutissant à l'Accord de paix de Doha en 2022 et au Dialogue national inclusif et souverain. Depuis lors, la Médiature de la République mène des discussions nationales continues sur la réconciliation et la cohésion sociale. L'ensemble de ces développements offre aux Tchadiens une occasion unique de faire face aux séquelles des violations des droits humains passées, de prévenir de futures violences et d'élaborer une stratégie nationale pour la paix et la réconciliation.
Ces derniers mois, l'ICTJ a évalué si cette ouverture pouvait constituer un point d'entrée viable pour la justice transitionnelle au Tchad. Début septembre, l'ICTJ a mené une mission approfondie de deux semaines afin d'évaluer les opportunités, les défis et les risques liés au soutien des efforts de justice transitionnelle, de réconciliation et de consolidation de la paix dans le pays. Cette mission faisait suite à une mission exploratoire menée conjointement par l'ICTJ et l'Union africaine en juin 2026.
Également en juin, la Médiature de la République a soumis sa Stratégie nationale de réconciliation et de consolidation de la paix (SNRCP) au gouvernement pour approbation politique, à l'issue d'un processus de validation rigoureux. Fondée sur une série de consultations menées dans huit provinces, cette stratégie représente une étape majeure pour le processus de justice transitionnelle du pays. Si elle est adoptée, elle pourrait ouvrir la voie à la création d'une commission vérité, réconciliation et réparations et instaurer un cadre institutionnel pour la mise en œuvre des principales recommandations issues du processus de paix de Doha.
Comme dans tout pays, une telle commission et un tel cadre institutionnel doivent tenir compte des dynamiques politiques, sociales et culturelles spécifiques au Tchad et intégrer les normes et les meilleures pratiques internationales. Ils devraient s'appuyer sur les enseignements des efforts antérieurs déployés pour remédier aux graves violations des droits humains, notamment les poursuites engagées contre l'ancien dictateur Hissène Habré et d'autres responsables militaires, ainsi que la commission d'enquête de 1990-1992 sur les crimes du régime Habré. Les victimes de ces crimes n'ont toujours pas obtenu de réparation intégrale, tandis que, selon certains défenseurs des droits humains, la plupart des agents et responsables de la sécurité condamnés ont été libérés. Parallèlement, les conflits internes et transfrontaliers continuent de menacer la stabilité du pays.
Lors de sa mission de septembre, l'ICTJ a mené des consultations à N'Djamena, la capitale, avec des institutions clés œuvrant pour la paix, la réconciliation et la cohésion sociale, notamment la Médiature de la République et la Commission nationale des droits de l'homme (CNDH). Ces rencontres ont non seulement permis d'alimenter l'évaluation, mais ont également aidé l'équipe de l'ICTJ à se coordonner avec les autorités nationales et locales compétentes et à faciliter les consultations avec divers acteurs dans les quatre régions visitées.
Plutôt que de se concentrer exclusivement sur les institutions de la capitale, l'équipe de l'ICTJ a cherché à comprendre comment les communautés locales à travers le pays perçoivent la paix, la justice, la cohésion sociale et la réconciliation. Pour ce faire, l'ICTJ, avec le soutien du bureau du Médiateur et de la CNDH, a organisé des consultations avec quelque 120 acteurs locaux dans les villes provinciales de Bol, Abéché et Moundou, ainsi qu'à N'Djamena. Les participants représentaient un large éventail de parties prenantes, notamment des organisations de la société civile, des associations de victimes, des groupes de femmes et de jeunes, des défenseurs des droits humains et des chefs traditionnels et religieux.
Les discussions ont révélé une forte demande, au niveau local, pour un processus de justice transitionnelle axé sur la paix et la réconciliation après des décennies de violence et d'instabilité politique. Dans les quatre régions, les participants ont souligné à maintes reprises la nécessité de reconnaître les victimes, d'établir la vérité sur les événements majeurs qui ont marqué l'histoire récente du Tchad, de réparer les injustices historiques et de prévenir la répétition des exactions. Si les points de vue divergent quant à la manière d'atteindre ces objectifs, un large consensus s'est dégagé sur le fait que la réconciliation ne peut être réalisée sans vérité, sans responsabilité et sans une véritable reconnaissance des personnes touchées par les violences passées.
Alors que les Tchadiens attendent l'adoption de la SNRCP par le gouvernement, ils semblent conscients des diverses opportunités et difficultés que présente un tel processus. Tout au long des consultations, les participants ont salué sa perspective, tout en soulignant que sa crédibilité dépendra de son caractère inclusif, de son indépendance et de sa capacité à répondre aux revendications de longue date en matière de vérité, de justice, de reconnaissance et de réparations.
Pour le Tchad, le défi ne consiste pas simplement à créer de nouvelles institutions de justice transitionnelle ou à adopter de nouvelles stratégies. Il s’agit de restaurer la confiance de la société, de garantir une large participation citoyenne et de susciter un engagement politique partagé, autant d’éléments indispensables pour transformer des décennies d’injustice en fondements d’une paix durable. L’ICTJ s’engage à œuvrer main dans la main avec les institutions étatiques, les acteurs de la société civile et les victimes dans cette transformation.
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PHOTO : L'équipe de l'ICTJ anime un groupe de discussion au centre culturel de Bol, dans la province du Lac Tchad, le 5 septembre 2026. (ICTJ)