Depuis 2014, le conflit au Yémen a causé des centaines de milliers de morts, déplacé des millions de personnes, détruit l'économie et exacerbé la marginalisation systémique, créant l'une des pires catastrophes humanitaires au monde. Les violations généralisées des droits humains ont infligé d'immenses souffrances, creusé les divisions sociales et perpétué une culture d'impunité.
Malgré la violence persistante, la société civile yéménite s'est efforcée de répondre aux griefs, tandis que certaines institutions gouvernementales ont pris des mesures, certes insuffisantes, pour apporter reconnaissance et soutien aux victimes. Aux niveaux national et local, des efforts sont déployés pour faire respecter les droits des victimes et garantir que la justice ne soit pas mise à l'écart des négociations politiques. Au niveau international, il est de plus en plus reconnu que les processus de justice transitionnelle doivent être adaptés aux réalités du Yémen et s'attaquer aux crimes passés ainsi qu'aux abus actuels.
Pourtant, la justice transitionnelle et la réconciliation n'occupent actuellement que peu de place sur la scène politique yéménite. Plus d'une décennie s'est écoulée depuis la Conférence de dialogue national de 2013-2014, où les acteurs politiques ont débattu des causes et des griefs du conflit. Depuis, les efforts de paix se sont concentrés sur les négociations de cessez-le-feu et le partage du pouvoir, accordant peu d'attention à la justice, à la responsabilité et aux réparations pour les victimes. Quant à l'avenir, la place que la justice transitionnelle occupera dans le futur processus politique et l'accord de paix au Yémen reste incertaine.
Dans ce contexte, l'ICTJ publie un nouveau rapport explorant les voies vers une paix juste et durable au Yémen. Basé sur plus de 50 entretiens avec des représentants politiques, des acteurs de la société civile et des responsables gouvernementaux, « Créer un espace pour la justice transitionnelle au Yémen » constitue l'une des tentatives les plus approfondies de ces dernières années pour saisir les diverses perspectives yéménites sur la justice transitionnelle. Il s'appuie également sur les expériences du Liban, de la Syrie, de la Tunisie, du Maroc et de la Libye, mettant en lumière les principaux enseignements tirés de ces pays.
Le rapport soutient qu'une paix durable au Yémen nécessite non seulement de mettre fin à la guerre, mais aussi de remédier aux injustices politiques, économiques et sociales persistantes qui ont façonné la dynamique politique du pays. « Sans un engagement sincère de toutes les parties pour faire face à ces griefs, le Yémen restera prisonnier d'un cycle d'instabilité, où les injustices non résolues continueront d'alimenter les divisions et les conflits futurs », déclare Marta Mendes, co-auteure du rapport.
Dans un premier temps, le rapport examine le vécu des victimes et leurs attentes en matière de justice, ainsi que le contexte politique plus large. Alors que les civils continuent de subir des violations généralisées, les multiples cycles de négociations de paix ont à plusieurs reprises échoué à apaiser les divisions entre les factions belligérantes.
Il décrit ensuite les principaux mécanismes nationaux de justice transitionnelle au Yémen, notamment la Commission nationale d'enquête sur les allégations de violations des droits de l'homme, le système judiciaire national et la Commission de consultation et de réconciliation (CCR). Au niveau local, le rapport met en lumière les efforts de médiation, les initiatives de réconciliation et les pratiques tribales. Il présente également les points de vue des représentants des différentes forces politiques sur ces mécanismes.
Malgré les obstacles à une stratégie nationale de justice transitionnelle, les auteurs du rapport soutiennent que des mesures importantes doivent être prises dès maintenant pour préparer les processus futurs. De plus, les victimes et les survivants ont des besoins qui nécessitent un soutien immédiat. Comme l'a déclaré un membre du CCR : « Nous ne devons pas tout suspendre. Certaines mesures peuvent être prises en attendant, car nous sommes tous d'accord sur le principe de la justice transitionnelle. »
Tenant compte des défis politiques et techniques, le rapport propose des orientations pour faire progresser la justice transitionnelle au Yémen. Il s'agit notamment de veiller à ce que les victimes restent au cœur du processus, de supprimer les obstacles systémiques pour les groupes marginalisés, de soutenir les efforts de documentation et de sensibiliser le public. Le rapport insiste également sur le renforcement de la coopération interinstitutionnelle, l'amélioration de la participation de la société civile et l'intégration de la justice et de la réconciliation dans les négociations pour la paix.
« Pour que la justice transitionnelle fasse partie du processus politique du Yémen, il faudra l'intégrer dans la transition plus large du pays », explique Nour El Bejjani, responsable du programme Yémen de l'ICTJ. « Une paix significative et durable exige de répondre à la fois aux griefs actuels entre les partis et aux griefs plus profonds issus du passé du pays. La justice transitionnelle a un rôle essentiel à jouer à cet égard. »
Dans un pays instable dont l'avenir est incertain, prendre dès maintenant des mesures pour ouvrir la voie à la justice transitionnelle peut contribuer à poser les bases d'une paix fondée sur la dignité, la responsabilité et les droits humains. Ce faisant, le Yémen peut commencer à tracer la voie vers une paix durable et un avenir plus juste et inclusif.
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PHOTO : Le soleil brille dans une cour de la ville de Shebam, dans le gouvernorat de Hadramout, au Yémen, en 2022. (PNUD Yémen)