L’ICTJ et le Centre de plaidoyer pour la démocratie et le développement (ACDD) ont récemment réuni des victimes, des représentants de la société civile, des décideurs politiques et des partenaires au développement lors d’une table ronde de haut niveau sur l’intégration des services de santé mentale et de soutien psychosocial (SSMSPS) dans le processus de justice transitionnelle en Éthiopie. Financée par l’Union européenne, cette réunion, qui s’est tenue en avril, a permis aux participants d’échanger sur les besoins en SSMSPS à travers le pays, d’examiner les initiatives existantes pour y répondre et d’identifier des pistes pour une action plus coordonnée.
Le processus national de justice transitionnelle a officiellement débuté en avril 2024, lorsque le Conseil des ministres a adopté la Politique de justice transitionnelle de l'Éthiopie afin de remédier à des décennies de gouvernance répressive, de conflits, de violations des droits humains et d'injustices historiques. Depuis lors, sa mise en œuvre par le gouvernement fédéral est lente. Néanmoins, les victimes et les acteurs de la société civile continuent de plaider pour la justice et l'octroi de réparations, souvent malgré l'insécurité et le manque de ressources.
« La justice sans guérison est incomplète », a déclaré Samrawit Tassew, directrice du programme Éthiopie de l’ICTJ. Lors de la table ronde, elle a souligné les risques liés à la non-intégration des services de santé mentale et de soutien psychosocial dans les processus de justice transitionnelle, en décrivant des expériences vécues dans la région somalienne, où un tel processus est en cours. « Des évanouissements et des épisodes de dissociation ont été observés lors d’audiences publiques, non seulement chez les victimes, mais aussi chez les experts et les membres de la commission de vérité », a-t-elle précisé.
Depuis 2022, l'ICTJ collabore avec des groupes de victimes et des organisations de la société civile dans les régions d'Amhara, d'Oromia, de Somalie et du Tigré afin de leur permettre de participer pleinement aux processus de justice transitionnelle régionaux et nationaux, dans le cadre d'un projet pluriannuel financé par l'UE. L'accès aux SSMSPS et la formation qui en découle constituent un obstacle majeur à la participation de ces acteurs locaux, pourtant engagés en faveur de la justice et bénéficiant de la confiance de leurs communautés.
Tihut Sisay, membre d'un groupe de victimes de la région Amhara, a souligné l'importance des SSMSPS. Avec l'appui de l'ICTJ et de l'ACDD, elle a animé des sessions courtes pour les groupes de victimes, combinant SMSPS et formation à la justice transitionnelle. « Nombreux sont ceux qui sont revenus nous dire qu'ils avaient enfin pu dormir une nuit complète pour la première fois depuis des années », a expliqué Tihut.
Les victimes en Amhara continuent de souffrir des séquelles psychologiques des violences subies, a souligné Tihut. Elles souhaitent ardemment bénéficier d'un soutien psychologique, mais des obstacles financiers les empêchent souvent d'y accéder. « Même des frais aussi simples que le transport peuvent constituer un frein important à l'obtention des soins dont elles ont cruellement besoin », a-t-elle déclaré.
« Ils nous ont demandé d’étendre ces séances, notamment aux communautés rurales encore plus touchées par le conflit », a-t-elle poursuivi. Nombreux sont ceux qui souhaiteraient également participer activement au processus de justice transitionnelle. Toutefois, le développement des services et des actions de soutien psychosocial dépend largement des ressources disponibles, qui demeurent limitées.
Ahmed Kalif, ancien prisonnier politique et dirigeant du Réseau des victimes de la région somalienne, a évoqué les difficultés rencontrées par les organisations comme la sienne, qui doivent opérer dans des environnements complexes et intégrer la santé mentale et le soutien psychosocial à leurs activités. Après avoir passé douze ans en prison où il a subi tortures et travaux forcés, Ahmed et cinquante autres détenus ont formé une alliance pour que de tels actes ne se reproduisent plus jamais. Avec le soutien de l'ICTJ et de l'ACDD, le Réseau des victimes de la région somalienne a recensé vingt et un charniers et contribué à la création d'une commission vérité régionale ainsi qu'à l'instauration d'une journée de commémoration publique.
Ahmed a également désigné l'inégalité de la disponibilité des ressources selon les régions comme un défi majeur que les discussions politiques sur la santé mentale et le soutien psychosocial doivent prendre en compte. Il a averti que la planification au niveau national sera difficile à mettre en œuvre si elle ne tient pas compte des réalités régionales, notamment la pénurie de professionnels qualifiés et les obstacles pratiques rencontrés par les organisations dirigées par les victimes. « Il n'y a pas d'experts en santé mentale et soutien psychosocial dans la région somalienne, même au sein des plus hautes institutions », a-t-il déclaré.
Les experts réunis en table ronde ont mis en avant des opportunités politiques clés pour l'intégration des SSMSPS dans le processus de justice transitionnelle. Ils ont notamment convenu que la stratégie nationale pour la participation des victimes et autres groupes vulnérables à ce processus constitue un point d'entrée important pour une action coordonnée.
Agitu Tadesse, déléguée du ministère de la Santé et membre du Groupe de travail national sur la santé mentale et le soutien psychosocial, a également souligné l'importance de la révision en cours de la Politique nationale de santé mentale. « Nous nous efforçons de réunir les acteurs concernés afin de garantir que la politique prenne en compte la santé mentale et le soutien psychosocial dans différents secteurs », a-t-elle affirmé. « C'est donc le moment opportun pour toutes les parties prenantes. »
La table ronde s'est conclue par des ateliers où cinq groupes de travail multidisciplinaires ont examiné les meilleures façons d'intégrer la santé mentale et le soutien psychosocial au système judiciaire du pays. Ces groupes ont formulé de nombreuses recommandations, notamment l'élaboration d'une feuille de route pour la mise en œuvre, une meilleure coordination entre les parties prenantes, un renforcement de la formation et des capacités dans les régions les plus défavorisées, un soutien direct accru aux associations de victimes, ainsi qu'un financement et des ressources plus fiables.
Gudeta Kenea, chef de cabinet du ministère éthiopien de la Justice, a salué la tenue de la table ronde et a indiqué que le ministère suivrait de près les recommandations qui en découleraient. Son Excellence Sofie From-Emmesberger, cheffe de la délégation de l'UE en Éthiopie, a également souligné l'engagement de l'UE à soutenir le processus de justice transitionnelle en Éthiopie. La présence de chaque partenaire à cette table ronde, a-t-elle déclaré, témoigne de la volonté de « transformer les politiques en actions et la souffrance en force ».
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PHOTO : Les participants à la table ronde pratiquent des exercices de respiration et d'étirement pour illustrer des pratiques de santé mentale et de soutien psychosocial simples et adaptables. (ICTJ)