Crise de la responsabilité au Liban

02/06/2026

Pour de nombreux Libanais, être déraciné n'est plus un événement exceptionnel. Le déplacement forcé est devenu une réalité quotidienne, presque inévitable. Depuis l'escalade du conflit avec Israël en mars 2026, plus de 1,3 million de personnes ont dû fuir leur foyer et plus de 3 300 ont perdu la vie. Des familles et des communautés entières sont prises au piège d'un cercle vicieux : la guerre éclate, les maisons sont détruites, un cessez-le-feu fragile est instauré, les gens tentent de rentrer chez eux, puis la violence reprend de plus belle.

Aujourd'hui, un fragile cessez-le-feu est en vigueur et certaines familles déplacées ont commencé à rentrer prudemment chez elles. Mais pour beaucoup, ce qui a suivi le cessez-le-feu de 2024 est un rappel brutal des risques persistants. Pendant quinze mois, Israël a mené à plusieurs reprises des frappes aériennes meurtrières au Liban, en violation de la trêve. Début mars 2026, le Hezbollah a riposté en lançant des roquettes sur le nord d'Israël. Cette expérience a renforcé le scepticisme quant à la pérennité de tout cessez-le-feu.

Pour de nombreuses familles libanaises, ce cycle de violence se perpétue de génération en génération. Nombreux sont ceux qui fuient aujourd'hui et qui portent en eux les souvenirs et les traumatismes hérités de la guerre civile de 1975-1990, des invasions israéliennes de 1978 et 1982, de la guerre de juillet 2006 et des affrontements continus qui ont suivi.

Ces cycles de violence sont le fruit d'un ordre politique qui a délibérément refusé d'assumer ses responsabilités. Pendant des décennies, les dirigeants n'ont jamais eu à répondre des conséquences de leurs abus et de leur mauvaise gestion, ce qui a vidé l'État de sa substance et permis à divers groupes politiques et armés, dont le Hezbollah, de consolider leur pouvoir.

L'impunité fut le choix délibéré pour mettre fin à la guerre civile. La loi d'amnistie de 1991 a exonéré de fait les responsables des violences et des atrocités, permettant à nombre d'entre eux d'accéder directement à des fonctions officielles. Loin de constituer un compromis temporaire, cette amnistie a enraciné un système où la justice était indéfiniment différée.

Comme l'explique Nour El Bejjani Noureddine, qui dirige les activités de l'ICTJ au Liban et au Yémen, ce système était « mort dès le départ ». Dès l'origine, il reposait sur le déni de la vérité et le refus de demander des comptes. Pour beaucoup, cela a signifié que de vieilles blessures ne pourraient jamais se refermer complètement.

Cette absence de responsabilité a profondément modifié le paysage politique libanais, affaiblissant les institutions étatiques et compromettant leur capacité à gouverner efficacement et à assurer la sécurité. En l'absence d'un État fort et digne de confiance, des acteurs politiques, sectaires et armés, dont le Hezbollah, ont progressivement étendu leur emprise sur le territoire et les communautés, s'imposant comme les seuls garants de la sécurité, des services et de la protection. Après la guerre civile, de nombreux anciens chefs de milices se sont engagés en politique et ont occupé des postes influents au sein du gouvernement, tandis que le Hezbollah a conservé un rôle à la fois armé et politique. Au fil du temps, la dépendance à l'égard de ces acteurs a encore davantage fragilisé les institutions étatiques, brouillant la frontière entre autorité étatique et non étatique.

Il en résulte un État fragmenté, incapable d'affirmer sa souveraineté, de protéger ses citoyens ou de faire respecter leurs droits. L'impunité qui règne au Liban a non seulement privé les victimes de justice, mais a aussi redistribué le pouvoir à des acteurs non étatiques.

Mais la crise libanaise n'est pas uniquement le fruit de dysfonctionnements internes. Des dynamiques régionales plus larges jouent également un rôle important, notamment les objectifs stratégiques et militaires d'Israël et la position du Hezbollah en tant que groupe armé soutenu par l'Iran.

Le bilan humain des attaques israéliennes, qui ont débuté en 2024 et se sont intensifiées en 2026, est effarant. Une grande partie du sud du Liban est devenue inhabitable : de nombreux villages ont été détruits et des communautés entières déplacées, ce qui soulève des questions urgentes quant à la possibilité même de reconstruction et de retour.

Pris en étau entre pressions extérieures et défaillances internes, les Libanais subissent de plein fouet les attaques incessantes et la fragmentation politique croissante. Malgré la poursuite des négociations dans le cadre d'un cessez-le-feu fragile, les civils continuent de payer le prix de la violence et du dysfonctionnement de l'État.

Pour rompre ce cycle, des mesures concrètes doivent être prises afin de mettre fin à l'impunité et garantir que les acteurs nationaux et internationaux soient tenus responsables des violations passées et présentes. Sur le plan intérieur, cela implique de s'attaquer à un système qui a sapé les institutions de l'État, enraciné des formes de gouvernance fragmentées et sectaires et privé les victimes de justice. Sur le plan extérieur, cela requiert des mesures crédibles pour que l'État israélien réponde des violations commises sur le territoire libanais, ainsi que des efforts internationaux plus larges pour prévenir les conflits. Sans responsabilisation de toutes les parties, le Liban restera englué dans une violence récurrente et l'impunité continuera de marquer la vie politique et quotidienne.

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PHOTO : Des familles libanaises déplacées se réfugient sous des tentes le long du front de mer de Beyrouth après les frappes aériennes israéliennes de mars 2026. (Mohamad Salman)